Cahiers de l'Invisible
(Auteur : Grégoire Maréchal - Tous droits réservés)

Chapitre I

à partir de quoi...

...avançaient sur le large boulevard, marchant lentement et silen-cieusement, arborant de grandes banderolles blanches avec pour tout slogan : "Chassez les affameurs", écrit en rouge. La colonne de manifestants, peut-être plusieurs milliers d'hommes et de femmes, tous vêtus d'une toge rouge vif un peu informe, envahissait complètement la chaussée, progressant d'une allure grave en direction du Ministère. Face à eux, formant un barrage d'uniformes, de boucliers et de casques d'un luisant gris sombre, se tenait un imposant cordon de Milipol en tenue anti-émeutes. Ils n'étaient plus qu'à quelques dizaines de mètres les uns des autres. De rares badauds, épatés, attendaient, dans une exci-tation contenue, le choc de ces deux armées.

Un sergent Milipol, debout près du véhicule blindé garé en retrait sur le bord du boulevard, saisit son talkie-walkie.
- Ils continuent à approcher, mon commandant, lança-t-il nerveusement.
- Vous ne bougez pas, grésilla une voix dans l'appareil. Vous tenez la position.
- Et qu'est-ce qu'on fait si...
- Vous tenez la position, hurla la voix, vu ? Il n'est pas question que les manifestants progressent davantage vers le Ministère. De toutes façons, sergent, ils vont faire comme d'habitude : s'arrêter à un mètre ou deux, et vous fixer dans les yeux. C'est leur tactique de guerre psychologique.
- A vos ordres, mon commandant, répondit le sergent d'une voix peu assurée.
- Dites, sergent, reprit la voix nasillarde dans l'appareil, qu'est-ce que vous avez comme journalistes sur le coup ?
- Pour l'instant, pas trop de monde, mon commandant. Quelques photographes, et une seule équipe de télé.
- Bon, fit la voix. Dites, s'il y a du grabuge, vous faîtes comme d'habitude, hein ? Parce qu'en ce moment, avec les élections, j'aime mieux vous dire que le Ministre...
- A vos ordres, mon commandant.

Le cortège de manifestants continuait sa progression d'un pas sourd et solennel. Mais l'allure ralentissait à mesure que les deux fronts s'approchaient. Dans les rangs Milipol, certains hommes tremblaient de nervosité en voyant se préciser la masse humaine drapée de cette couleur sanguine. Bientôt, ils ne furent plus qu'à trois mètres. Puis deux. Puis un mètre. Alors, brusquement, comme si un ordre muet avait été jeté, les manifestants stoppèrent. Les Milipol, visages pétrifiés, tâchaient de trouver une contenance face aux milliers de regards scrutateurs et glacés de ce monstre en arrêt.

Au loin, quelques échos de sirènes traduisaient les mouvements des véhicules Milipol autour du quartier. Maigre soutien sonore. Sur ce boulevard d'habitude si passant, ordinairement agité du bruit de la circulation et de l'affairement quotidien au pied des gratte-ciel de verre argenté, le silence de la cohorte semblait plus terrifiant encore.

Pourtant, petit à petit, les Milipol, constatant que les manifestants se tenaient parfaitement calmes, se décontractaient légèrement. Le sergent, toujours en arrière du barrage de ses troupes, se demandait combien de temps ce tête à tête grotesque allait durer.

Soudain, le talkie-walkie grésilla férocement.
- Des renforts ! hurla une voix. Mon commandant !
- Unité deux, interrogea la voix du commandant, que se passe-t-il ?
- Sur l'avenue de la Démocratie, répondit la voix très agitée. Ils sont au moins cinq mille. Il en sort de toutes les petites rues. Ils vont nous tomber dessus dans trois minutes !
- Du calme, reprit la voix du commandant. Unité un, où en êtes-vous ?
Le sergent approcha le combiné de son visage.
- Ils ne bougent pas, mon commandant, répondit-il. Ils se tiennent comme des statues, et nous regardent droit dans les yeux.
- Des renforts, bordel ! cria de nouveau la voix de l'unité deux.
- Combien avez-vous de manifestants ? demanda le commandant.
- Beaucoup trop ! rétorqua le deux. Envoyez-nous du monde, sinon je ne pourrais pas les contenir.
- Mon commandant ! appela le sergent. Unité Un au rapport. Je ne sais pas ce qui se passe, d'un seul coup, il n'y a presque plus personne. Il ne reste que quelques centaines de manifestants à tout casser. On dirait qu'ils se sont évaporés !
- Evaporés ! beugla le commandant. Vous vous foutez de moi ! Ils ont foncé sur l'avenue de la Démocratie, et vous n'avez rien vu ! Vous aurez de mes nouvelles, sergent !
- Non, mon commandant, insista le sergent, je vous assure, ils étaient là quand l'unité deux a appelé. Ils se sont volatilisés d'un seul coup !
- La ferme, sergent ! coupa le commandant. Vous et vos hommes, foncez ! Vous faîtes le tour du Ministère et vous venez renforcer l'Unité deux en bas de Démocratie. Au pas de charge !
- A vos ordres, mon...zap !

...ne les laissez pas progresser davantage, ordonna la voix du commandant dans le combiné noir.
- Il y en a partout, mon commandant, s'inquiéta le sergent.
La compagnie de Milipol avait pris position en bas de l'avenue, et barrait l'accès au Ministère. En face, sur toute la longueur de l'immense quatre-voies qui descendait en pente douce au milieu des immeubles-miroir du centre-ville, une marée rouge, foule muette et déterminée, s'avançait visqueusement comme une coulée de lave, s'apprêtant à ensevelir les fébriles fourmis des bataillons de l'ordre sous son inexorable élan.
- Si on ne fait rien, mon commandant, s'enquit le sergent dans le talkie-walkie, on va se faire écraser. Ils sont partout !
- Il faut les arrêter, trancha la voix du commandant.
- Mais comment ? murmura le sergent, incrédule.
- Préparez-vous à charger, sergent, ordonna la voix.
- Charger, mon...
- Préparez-vous, sergent, dicta le commandant d'un ton sec. Vous leur rentrez dedans, juste un petit coup, pour les faire réfléchir.
- Si vous croyez que c'est facile, mon comm...
- Je vous demande pas votre avis, sergent ! trancha la voix. Vous m'arrêtez ces rigolos, c'est tout ! Compris ?
- A vos ordres, mon commandant.

Le sergent fit signe à ses hommes de se préparer. La ligne des manifestants se trouvait désormais à une cinquantaine de mètres, glis-sant toujours d'un pas tranquille et assuré. Quelques badauds se trouvaient encore sur les bords de l'avenue. Le sergent envoya l'un de ses Milipol pour les faire déguerpir avant l'assaut.
- Circulez ! jeta le Milipol aux passants stationnés sur le trottoir. Ca risque de devenir méchant !
- Non mais oh ! protesta l'un des spectateurs, un grand maigre un peu voûté. Ca va pas, les flics ! Pour une fois qu'y en a qu'osent dire...
- Circulez ! insista le Milipol, en agrippant l'homme par la manche.
- Affameur ! rétorqua l'homme. Vous, les flics, vous z'en foutez, vous avez à bouffer ! Et puis lâchez-moi, d'abord. Affameur !
- Oui, lâchez-le, dit la femme qui se tenait à côté. On en a super-marre, nous ! On veut bouffer ! Affameur !

La charge des Milipol mit fin à la discussion. Les rangées d'hommes déferlèrent en courant devant le groupe de badauds, bouclier en avant et matraque levée, et allèrent se heurter aux premières lignes des mani-festants. Immédiatement derrière les Milipol se pressaient les plus intrépides des photographes et des caméramen, dans la gêne des sacs portés en bandoulière qui dansaient autour de leur taille au rythme de leur foulée. La mêlée était confuse, capharnaüm de robes rouges et d'uniformes gris sombre. Les deux badauds, libérés de leur garde-chiourme qui avait rejoint la charge, admiraient de loin ce divertissement inespéré.
- Qu'est-ce qu'ils leur mettent ! jubila la femme. Crevez-les, ces affameurs ! encouragea-t-elle.
- Ben ça ! s'exclama l'homme, voyant un Milipol tourbillonner en l'air.
Le Milipol, comme projeté par une catapulte à plus de cinq mètres de hauteur, décrivit plusieurs tours et vint s'écraser d'un son mat sur le goudron, à quelques pas des curieux. La tête du Milipol n'était plus que sang. Le couple s'approcha, constata que le malheureux voltigeur était mort. Aussitôt, comme attirés par l'odeur fade, des photographes et un cameraman se bousculaient autour du cadavre, se réjouissant à l'avance de la qualité des clichés.

Cependant, une nouvelle vague de Milipol chargeait. La bataille devenait terrible, mais aucun camp ne semblait prendre l'avantage. Le couple, serré l'un contre l'autre, observait, hébété, ce spectacle assassin qui ne les amusait plus. Devant eux, deux Milipol revenaient sur l'arrière, tenant prisonnier un manifestant en robe rouge. Le caméraman, délaissant le cadavre encore frais, se jeta devant eux et commença d'enregistrer la scène. Le manifestant s'adressa à la caméra qui le filmait :
- Nous sommes partout ! cria-t-il. Bientôt les affameurs seront chassés ! Nous sommes partout ! Et depuis toujours !
- Ta gueule, connard ! jura le Milipol. Et toi, arrête ta caméra ! ordonna-t-il au journaliste.
Le Milipol fit signe à ses collègues de venir prêter main forte. Deux grands costauds en uniforme fondirent alors sur le journaliste, et lui arrachèrent sa caméra. Les coups pleuvaient sur la tête du reporter, tandis que l'un des Milipol détruisait à grands coups de matraque le superbe matériel de télévision. La caméra était en pièces.
- Vous n'avez pas le droit, hurla le journaliste dans un cri d'impuissance.
- Ta gueule, connard ! cria le Milipol d'un ton autoritaire, ponctuant son discours d'un poing musclé dans la mâchoire du protestataire.
Saoûlé de coups, le reporter vint s'écrouler au pied du couple, dans les débris de sa caméra.
- Et vous, circulez, on vous a dit ! grinça le Milipol. CIR-CU-LEZ ! C'est clair, non ?
- Allez, viens, dit l'homme en serrant la femme sous son bras. C'est pas ça qui va nous donner à manger...
Ils s'éloignèrent à travers les petites rues, abasourdis par les violences auxquelles ils venaient d'assister. Sur l'avenue, le journaliste, encore groggy, avait péniblement réussi à se remettre sur les genoux, et tentait de rassembler les restes de sa caméra, au milieu des vagues de Milipol qui s'élançaient par charges successives à l'assaut des...zap !


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